Intégrité, probité et professionnalisme

De Espace Citoyen.

(Extraits d'un rapport de recherche de Florence Piron)

Sommaire

Introduction

1.6 L’intégrité et la probité sont des valeurs morales, c’est-à-dire qu’elles font partie des « raisons » et des « normes » qui peuvent guider nos actions et nos choix.

1.7 Comme le dit Philp (1999 : 22), elles apparaissent dans les situations de la vie qui impliquent des choix moraux complexes (équité, justice, confiance, engagement, etc.) et non dans les comportements quotidiens réglés par l’habitude et non par la réflexion.

1.8 Dans de telles situations, nous pouvons choisir d’agir avec intégrité ou probité, puis nous efforcer d’appliquer ces valeurs dans nos actions ; nous devrions alors pouvoir justifier ces actions en nous référant à ces valeurs et à la place prioritaire que nous leur accordons par rapport à d’autres valeurs (par exemple, le libre-arbitre, le refus de toute contrainte, etc.).

1.9 Ces deux valeurs font partie des valeurs morales communes de notre société : elles sont considérées par notre collectivité comme faisant partie de ce qui est « bien », désirable et souhaitable, par opposition au « mal ».

1.10 Du point de vue de l’individu, ce sont des « vertus », c’est-à-dire des qualités morales indispensables à toute personne qui souhaite mener une vie « vertueuse » et bonne.

1.11 Il est très difficile, comme on le verra dans les chapitres suivants, d’évaluer, et donc de mesurer, le degré de « vertu » d’une action ou d’une vie humaine. Le regard extérieur d’une personne qui tenterait de procéder à une telle évaluation ne peut vraiment deviner la sincérité et l’authenticité de l’engagement moral de la personne évaluée : agit-elle de manière intègre par choix moral personnel ou par peur de représailles et de sanctions ? Ce questionnement est crucial pour toute réflexion précédant l’instauration de mesures visant à promouvoir l’intégrité : jusqu’où une organisation peut-elle pénétrer dans le fin fond de la conscience morale de ses employés ?

1.12 La philosophie morale réfléchit depuis longtemps à ce qu’est une vertu : d’où elle vient, comment elle est définie, comment on l’acquiert, comment on la perd. Ce que l’on peut en retenir, c’est qu’une conduite vertueuse n’est pas quelque chose d’acquis une fois pour toutes, comme peut l’être un diplôme, par exemple. Elle est le fruit d’un « travail » constant sur soi-même, d’une quête marquée par d’incessants dilemmes et difficultés de décider. Autrement dit, l’intégrité comme la probité sont non seulement des qualités morales que l’on peut nous reconnaître, mais ce sont aussi des idéaux personnels qui nous guident constamment dans les difficultés de la vie.

1.13 Il n’existe donc aucune recette magique pour garantir l’intégrité ou la probité d’une conduite ou d’une vie humaine : ces deux vertus sont remises en jeu dans chaque situation, dans chaque choix qui s’offre à nous, selon nos aspirations.

1.14 Ces aspirations sont liées à la « conscience » morale qui est elle-même liée à la liberté fondamentale de l’être humain. C’est pourquoi on ne peut pas « forcer » quelqu’un à être intègre ou probe. C’est un choix personnel que nous faisons dans le fin fond de notre conscience, dans notre « for intérieur » et qui prend la forme d’un « engagement » personnel envers ces vertus. Ni la promesse d’une récompense ni la menace d’une punition de sanction ne peuvent remplacer ce choix personnel.

1.15 Toutefois, chacun des choix que nous faisons nourrit notre expérience de l’intégrité et de la probité : nous comprenons de mieux en mieux, au fil de notre vie et de nos moments de délibération éthique, ce que signifie sur le plan moral les différentes possibilités d’action qui s’offrent à nous. Par exemple, nous discernons de mieux en mieux les conséquences néfastes à long terme de certaines formes de mensonge ou de malhonnêteté qui, sur le moment, paraissent anodins ou sans importance.

1.16 Il existe donc un « savoir-être » éthique, c’est-à-dire un savoir éthique, en chacun de nous, qui est nourri de notre expérience antérieure. Ce savoir et cette expérience sont des ressources fondamentales pour la promotion de valeurs comme l’intégrité et la probité, comme on le verra dans les chapitres suivants.

1.17 Ce savoir-être est plus riche et plus approfondi chez certaines personnes qui ont dû faire des choix très difficiles. Ces personnes sont alors reconnues comme des « autorités morales » dans leur communauté ; leur opinion et leurs conseils en matière d’éthique sont appréciés et écoutés. De telles personnes sont, dans tout milieu social ou professionnel, indispensables à la promotion de valeurs comme l’intégrité et la probité.

L’INTÉGRITÉ

1.18 Une revue des principales définitions philosophiques de l’intégrité montre qu’il s’agit d’une notion fondamentale pour toute la réflexion éthique. Dans certains textes, elle apparaît même parfois comme synonyme de « éthique ». Dans les points qui suivent, plusieurs définitions sont proposées. Une définition-synthèse est proposée au 1.41.

1.19 Selon le juriste américain Stephen Carter (1996), « integrity is like good weather, because everybody is in favor of it… Everybody agrees that the nation needs more of it ». Toutefois, les définitions précises sont rares… Voici la sienne (ma traduction, p. 7) : « L’intégrité exige trois étapes : 1) discerner ce qui est bien et ce qui est mal ; 2) agir selon ce jugement, même si cela doit nous en coûter sur le plan personnel, 3) affirmer ouvertement que nous agissons sur la base de notre compréhension du bien et du mal. Le premier critère montre que l’intégrité suppose un degré élevée de réflexion morale ; le deuxième exprime l’idée d’une cohérence et d’une solidité des convictions de la personne ; et le troisième rappelle que personne ne doit avoir honte de choisir le bien. […]. L’idée d’intégrité comporte aussi l’idée de « totalité » ou d’« indivision » : elle évoque l’image d’une personne sereine qui sait avec confiance que sa vie respecte ce qui est bien et rejette le mal ».

1.20 Carter explique ensuite pourquoi l’intégrité est une vertu si importante : « elle est en un certain sens antérieure à toutes les autres vertus : ce que nous pensons importe peu si nous manquons d’intégrité, c’est-à-dire du courage de nos convictions, de la volonté d’agir selon ce que savons être le bien et de la capacité de nommer notre conception du bien ». C’est pourquoi l’intégrité est si importante dans le monde politique ou administratif : « quelles que soient nos convictions, qui voudrait être dirigé ou obéi par des personnes sans intégrité, c’est-à-dire à la parole non fiable, aux motifs confus, qui peuvent à tout moment rejeter tout ce que nous avions en commun et changer de direction ?  »

1.21 Montefiore (1999) procède à une analyse détaillée du concept de l’intégrité. Il montre d’abord le lien de cette notion avec l’idée d’« absence de corruption », d’innocence, de sincérité, d’« entièreté » (wholeness) et d’état « inaltéré » : « il y a un lien étroit entre la notion d’intégrité et l’idée d’un certain état originel de perfection ou de pureté […] La corruption, contraire de l’intégrité, apparaît alors comme un phénomène second, qui vient détruire cet état originel » (p. 8) ; il précise que cet état idéal d’intégrité, d’harmonie originelle est plus un but ou une aspiration qu’un point de départ effectif. Il note enfin que cette notion reste assez imprécise, ce qui permet à plusieurs définitions de co-exister sans trop de contradictions. Par exemple, certains en font un synonyme de « honnêteté » et de « sincérité », malgré les différences entre ces deux dernières vertus.

1.22 Il conclut de son analyse que l’idée d’intégrité exprime de manière spécifique, par différence avec d’autres valeurs, l’idée d’une « continuité », d’une stabilité et d’une cohérence des valeurs de la personne : « une personne intègre est une personne sur qui on peut compter, dont les choix de valeurs sont fiables et stables et qui accepte d’être tenue responsable de ses actes passés » (p. 10). […] En somme, on sait à quoi s’en tenir avec cette personne ; une fois qu’on connaît ses valeurs et ses principes moraux, on peut lui faire confiance, elle n’en changera pas brutalement ».

1.23 Mark Philp (1999 : 22) estime quant à lui que l’intégrité désigne la capacité d’une personne de respecter ses engagements et ses principes malgré des pressions pour ne pas le faire : « non seulement une personne démontre une continuité dans ses actions, mais cette continuité dérive de son engagement envers certaines valeurs et certains principes moraux (et pas seulement de l’habitude) » ;

1.24 De plus, une personne intègre est capable de nommer et de justifier les valeurs et les principes qui guident ses actions : elle ne fait pas seulement obéir à des règles imposées de l’extérieur. 1.25 En somme, on peut dire que, du point de vue éthique, l’intégrité évoque l’idéal de la coïncidence entre les principes moraux d’une personne (notamment son engagement à respecter certaines valeurs ou règles de comportement) et ses actions, en dépit de la tentation d’y renoncer (corruption, abus de pouvoir, malversation, malfaisance sous différentes formes, etc.), et ce, dans la longue durée.

LA PROBITÉ

1.26 La probité renvoie à un aspect spécifique de l’intégrité : la capacité d’agir de manière transparente dans le respect des règles en vigueur, donc sans malhonnêteté. Cette vertu « consiste à observer scrupuleusement les règles de la morale sociale, les devoirs imposés par l’honnêteté et la justice » (Petit Robert).

1.27 La probité désigne donc l’engagement de chaque citoyen à respecter les valeurs morales communes de sa société, par exemple une tolérance nulle du mensonge ou de la malhonnêteté. La probité suppose donc que chaque personne connaisse et comprenne ces valeurs morales communes et qu’elle puisse les justifier.

1.28 Comme ces valeurs communes sont en règle générale incarnées dans des lois ou des chartes, la probité consiste à agir de manière à respecter ces lois et ces chartes.

1.29 Pour un individu, le défi de la probité consiste à faire passer son intérêt personnel et même ses valeurs personnelles derrière les intérêts collectifs qui sont exprimés dans les valeurs communes évoquées ci-dessus. Par exemple, il devra respecter la loi de l’impôt, même si cela réduit ses revenus personnels ; en contrepartie, il bénéficie de services que seule une collectivité peut se permettre (police, armée, administration, programmes sociaux, infrastructure, etc.) et qui, de plus, favorisent une plus grande justice et une plus grande équité sociales.

1.30 Le choix de la probité exige donc de constamment résister à la tentation de contourner les lois légitimées par le processus démocratique de notre société afin de satisfaire nos désirs personnels, quels qu’ils soient. Cet engagement de chaque citoyen à l’endroit des valeurs morales communes de sa société est essentiel au maintien de la cohésion sociale ; chaque écart est une menace pour cette cohésion.

1.31 Toutefois, dans certains cas extrêmes, la probité doit laisser la priorité à une autre forme d’intégrité, plus essentielle pour la préservation de cette cohésion sociale, par exemple lorsque les lois elles-mêmes menacent certaines valeurs fondamentales comme la dignité et la liberté humaines (par exemple, les lois de Nüremberg du régime nazi).

LE PROFESSIONNALISME

1.32 Le professionnalisme n’est pas une valeur morale ni une vertu au sens classique, comme peuvent l’être la probité et l’intégrité. C’est une qualité qui peut servir à décrire certains comportements, quel que soit le jugement moral qu’on porte sur ces comportements. En effet, on dit de certains criminels qu’ils démontrent un très grand professionnalisme dans l’exécution de leurs méfaits, c’est-à-dire une bonne combinaison d’efficacité, de performance, de compétence et de respect des normes techniques de leur « profession », tout comme on peut qualifier de très « professionnel » le comportement de certains médecins en situation de crise s’ils réussissent à respecter quand même les normes et les procédures typiques de leur profession.

1.33 Dans un premier sens, le professionnalisme désigne un niveau exclusif de compétence et d’expertise technique qui caractérise un corps de métier et qui décide donc de l’appartenance à ce corps de métier. En d’autres termes, pour être reconnu comme appartenant à une profession quelconque, il faut être capable d’exercer cette profession à un haut niveau technique, tel que défini par l’ensemble des pairs. De ce point de vue, le professionnalisme s’oppose à l’amateurisme ou au laisser-aller. Cette conception technique du professionnalisme exclut de son domaine de pertinence les conséquences sociales de l’expertise, notamment de l’expertise technologique.

1.34 Pour Sullivan (1995), le professionnalisme peut être compris de manière moins technique et plus responsable, de manière à englober l’idée de vocation et d’engagement envers la communauté. Dans ce cas, la maîtrise de l’expertise technique devra toujours être accompagnée d’un engagement moral envers le bien-être de la communauté à laquelle appartient le professionnel. Selon cette conception « civique » du professionnalisme, une personne pourrait refuser d’exécuter certains actes professionnels si elle estime qu’ils vont à l’encontre de ce bien-être (par exemple, la conception de la bombe atomique, le clonage humain, l’utilisation d’une arme à feu).

1.35 Selon Georges Legault (voir la deuxième partie du rapport), une profession se distingue des autres formes d’organisation du travail dans la mesure où elle repose sur l’autonomie professionnelle plutôt que sur l’exécution d’une tâche. Un professionnel doit porter des « jugements professionnels », c’est-à-dire faire un diagnostic éclairé et adéquat à propos d’une situation spécifique afin d’établir la meilleure stratégie d’intervention. Pour établir le diagnostic, il lui faut des connaissances générales, des connaissances relevant du contexte particulier mais aussi la capacité d’évaluer la situation à la lumière de l’ensemble de certaines valeurs professionnelles. De ce point de vue, le diagnostic professionnel est à la fois scientifique puisqu’il relève d’un savoir expert mis en action, et « éthique » puisque ce savoir inclut certaines valeurs.

1.36 Toujours selon M. Legault, la divergence entre les diagnostics et les modes d’intervention que proposent différents professionnels, comme les médecins, avocats ou autres, provient justement de la différence de leurs jugements dans des situations complexes. Un jugement professionnel n’est pas seulement un jugement technique, ni un simple réflexe ; il exige une réflexion pratique sur l’intervention, réflexion que le professionnel peut et doit exposer à son client s’il veut obtenir un consentement libre et éclairé. C’est pourquoi il est important, dans la clarification de l’identité professionnelle, de faire ressortir les principaux dilemmes éthiques c’est-à-dire les principaux conflits de valeurs qui se retrouvent constamment dans les choix d’interventions.

1.37 Que le professionnalisme technique tende à être présenté comme une valeur morale est un phénomène récent, propre à notre époque caractérisée par la prédominance des « professions » et des « professionnels » qui valorisent l’expertise de type scientifique (la compétence, le savoir-faire, le respect des normes et des procédures) ainsi que, sous l’influence des théories du management, l’efficacité, l’efficience, l’économie et la performance.

Le professionnalisme peut aussi être compris comme une forme d’intégrité et de probité. Dans ce cas, l’intégrité désigne uniquement la stabilité et la constance de l’obéissance du professionnel aux règles et normes qui gouvernent sa profession.


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